Dernière Heure*

27 août 2005

 

Une guerre à finir contre les pirates de disques

 

Depuis un mois, les offensives contre les revendeurs de disques piratés se multiplient. Pour l’instant, les cibles sont toutes désignées : les marchés aux puces. Quand ce n’est pas la police provinciale qui y fait irruption, c’est L’ADISQ qui y envoie ses huissiers. Les interventions se succèdent à un rythme soutenu : notre dossier

 

 

La Sûreté du Québec rafle des disques piratés au marché aux puces de Lachute

 

La photographe de Dernière Heure était sur place à l’arrivée des policiers. 

 

Pascale Levesque mitraillait de son appareil les étals de revendeurs de disques au marché aux puces de Lachute lorsque deux policiers en civil ont investi les lieux pour une perquisition. Notre photographe a toute suite compris qu’elle avait rendez-vous avec la chance. Elle a donc pu saisir de minutes en minutes saisies et arrestations, événements que Dernière Heure s’empresse de vous livrer. Pascale Lévesque nous guide dans cette épisode surprenant…

 

Pascale, pouvez-vous nous raconter le fil des événements? 

 

Dernière Heure m’a demandé de prendre des photos de marchés aux puce avec, bien sûr, des tables de disques. Le seul marché aux puces ouvert dans la région de Montréal était celui de Lachute, c’est donc là que je me suis rendue. L’endroit n’était pas idéal pour faire de bonnes photos, mais il y avait quand même des tables pleines de disques. Quand j’ai commencé à prendre des photos la tension a augmentée un peu; les vendeurs de disques m’ont demandé ce que je faisais là! Quand je leur ai répondu que je réalisais un reportage, ils ont commencé à remballer leur marchandise.

 

C’est à ce moment que les policiers sont arrivés. Mon premier réflexe a été de leur demander si ça dérangeait que je poursuive mon travail. Ils m’ont dit que non. J’ai pu m’approcher des boîtes de CD pour essayer de trouver des disques québécois, mais il y en avait très peu, c’étaient surtout des artistes américains. Finalement, ils ont emmenés les revendeurs et les caisses de disques.

 

Vous avez réalisé votre chance?

Oui, mais un peu après, je me suis rendue compte que j’ai failli faire échouer la perquisition parce que les vendeurs étaient sur le point de partir avec leur marchandise quand les policiers sont arrivés. Ma présence a quand même eu un avantage pour les policiers; ils n’ont pas eu à mettre le stock dans les caisses (rires)

 

Les personnes arrêtées sont des jeunes ou des adultes?

Des jeunes, dans la quinzaine. Comme ils sont mineurs il vont comparaître devant un tribunal de la jeunesse.

 

Les policiers vous ont demandé une déposition?

 

Je ne pensais pas me retrouver au poste de police ce matin-là (rires)… mais, oui, j’ai témoigné de ce que j’ai vu. Les policiers m’ont dit que les revendeurs tentaient souvent de s’en sortir en disant qu’ils ne savaient pas que vendre des copies de disques est illégal. Mais, comme ils ont paniqué quand j’ai pris mes photos, ils devaient savoir qu’il n’avaient pas le droit… Ma déposition devait sans doute aider les policiers  à prouver que les jeunes savaient qu’ils étaient en tors.

 

Tous les marchands habituels se connaissent dans ces bazars, alors une descente dans un lieu aussi «familial» a du créer une certaine commotion, non?

 

Moi, ce qui m’a surpris beaucoup, c’est que les commerçants qui vendent des tee-shirt, des vêtements ou toutes sortes d’objets étaient contents de voir que la police intervienne. Ce qu’ils me disaient c’est qu’ils sont contre la reproduction, qu’ils aiment nos chanteurs et que ce commerce doit cesser. Même si les tables de disques était près de leurs kiosques, ils n’ont montré aucune solidarité envers ces vendeurs inconnus; au contraire, plusieurs marchands ont aidé les policiers à identifier la voiture des jeunes. Je crois qu’ils savaient que leur coffre était plein de disques.

 

Comme photographe de DH, qu’est-ce que tu retiens de cette histoire?

 

Ça me tenait à cœur parce que j’aime les artistes. Je suis, moi-même photographe officielle des Respectables; c’est vrai qu’ils vivent bien, mais ils travaillent comme des fous, alors je comprend ce que cela veut dire respecter les droits d’auteurs.

 

Une anecdote en terminant?

 

Pendant que les policiers et moi étions derrière le comptoir des disques, des gens venaient nous voir pour acheter des CD ou nous demander des prix.  Ils nous prenaient pour les vendeurs… Les policiers étaient morts de rire, moi aussi d’ailleurs!

 

 

L’ADISQ traquera sans relâche les contrevenants

 

Si la Sûreté du Québec mène ses propres rafles dans les halles populaires, l’Association québécoise de l’industrie du disque (ADISQ), elle, pourchasse, les faussaires à sa façon. C’est ainsi, que, le 6 août dernier, des huissiers ont saisi des centaines de CD illégaux d’artistes québécois au marché aux puces de Saint-Eustache. Avec une ordonnance de la cour valable pour un an  l’ADISQ est bien décidée à poursuivre les contrevenants jusque dans leurs derniers retranchements et, du coup,  mettre un terme à une fraude qui mine considérablement les revenus de l’industrie de la chanson québécoise.

 

Ces CD gravés en séries, à la pochette sommaire et au prix dérisoires (4 ou 5$), sont pour la plupart des copies issues du Top 10 francophone. La fraude s’opère bien souvent dans des sous-sols où le dernier disque de Marie-Chantal Toupin, de Marie-Élaine Tibert ou des Cow-boy fringants sont clonés à la vitesse de blokbuster à Bangkok…  Les producteurs de disques du Québec, irrités par cette industrie souterraine, se sont regroupés sous le bélier de l’ADISQ pour renverser ce marché parallèle. 

 

L’ADISQ a d’abord obtenu une injonction valide pour dix jours pour effectuer cette offensive qu’elle préparait de longue date. Les cinq revendeurs accusées dans cette affaire comparaîtront le 13 septembre. L’ADISQ leur réclame, à chacun, 100.000$ en dommages et intérêts. Mais, l’organisme estime que cette semonce n’est pas suffisante pour enrayer un fléau aussi largement répandu au Québec. Le 12 août dernier, elle a donc obtenu un prolongement de l’ordonnance pour une période d’un an. Elle annonce désormais que les temps seront durs pour ces marchands de succédanés.

 

 

 

Entrevue avec François Blanchet, Président de l’ADISQ

 

Maintenant qu’une première rafle est terminée à Saint-Eustache, pouvez-vous nous donner une idée de l’ampleur des dégâts de la contrefaçon de disques au Québec?

 

C’est difficile, mais avec notre enquête dans les marchés aux puces, on  peut quand même faire une extrapolation en affirmant qu’il se vend là sûrement plus de 100 disques, par table, par jour. Pour que ce soit économiquement viable ces gens-là doivent arriver à ce chiffre. À Saint-Eustache, ils étaient trois, donc on arrive à 300 disques. En une semaine on arrive à 1500 copies et en une année 75 000. Multipliez ça par une centaine de marchés aux puces et vous arrivez au chiffre astronomique de 750.000 disques.

 

La valeur ce n’est pas ce qu’ils vendent, mais l’équivalent qui n’est pas vendu dans le marché légal, soit 15 ou 20$ le disque. Évidemment, tout cela est très théorique, mais ça donne une idée de l’ampleur du préjudice que cela cause à l’industrie.  Alors, au total, c’est sûr qu’il y a des millions de dollars qui disparaissent, mais il est difficile de mettre un montant précis pour le Québec, parce que, bien sûr, ces gens ne tiennent pas de livres.

 

Qui perd le plus avec cette industrie souterraine?

 

Il ne faut pas penser que c’est le producteur qui est la principale victime de cette fraude, toute la chaîne de production est affectée; l’artiste, les distributeurs, les magasins, le fabriquant, la publicité, etc. Au bout du compte, il y a un manque à gagner pour tous les artisans.

 

Et ce qu’il faut surtout souligner c’est que les gens achètent un disque de très mauvaise qualité.

 

C’est ça le message que vous voulez envoyer au public avec cette saisie?

 

Ça et d’autres choses puisque, pour nous, l’essentiel, c’est d’envoyer un signal aux pirates en disant que ce n’est plus une bonne affaire de copier des disques, que ça peut coûter plus cher que cela ne leur rapporte. En  même temps, on lance un message aux pouvoirs publics, soit d’augmenter les ressources pour surveiller ce type de fraude. La musique relève du fédéral et donc de la Gendarmerie royale du Canada, mais cette escouade ne comprend qu’un policier pour tout l’Est du Canada. En résumé, l’escouade, c’est lui!

 

Ça vous coûte cher ce type d’intervention?

 

Oui, les démarches juridiques, la préparation des dossiers, les huissiers, tout cela coûte beaucoup d’argent. Mais un moment donné, il faut en arriver là…

 

Est-ce que ça veut dire que la sensibilisation auprès du public n’a pas donné les résultats escomptés?

 

L’ADISQ ne fait pas de sensibilisation pour contrer le piratage, mais seulement pour le téléchargement de musique sur Internet. Il n’est pas question que l’ADISQ s’en prenne au citoyen qui achète un disque copié, mais, bien sûr, notre action est accompagnée d’un message au public: «n’achetez pas ça, c’est mauvais pour vous, c’est mauvais pour nous».

 

Je vais vous demander de changer de chapeau et de me répondre en tant que producteur de disque. Parmi vos protégés il y a Éric Lapointe; il vous a dit quelque chose suite à cette saisie?

 

Eric, comme bien d’autres artistes prend ça très personnel; l’objet de la copie, l’objet du vol, c’est son travail, c’est sa voix et puis, il y a quelqu’un quelque part qui vend sa voix, son talent, mais qui se cache et ne le paie pas! Le pire c’est qu’il arrive qu’on lui présente une copie de son disque et qu’on lui demande de la signer. Il est donc totalement dernière nous.

 

Entrevue avec Solange Drouin, directrice de l’ADISQ

 

A votre avis qu’est ce qui a fait que la cour a prolongé l’ordonnance?

C’est incontestablement la solidité du dossier, d’ailleurs la juge a pris sa décision sur le banc! Alors je rend hommage aux avocats de l’ADISQ qui avaient pris soin d’inclure le dossier des revendeurs de la première saisie.

 

Que risquent les revendeurs?

 

Non seulement on poursuit les revendeurs pour dommages et intérêts, mais en cas de récidive ils risquent une amende et cela peut-même aller jusqu’à la prison…

 

Je présume que l’ADISQ ne dévoilera pas sa stratégie, mais, est-ce que vous avez présentement des cibles dans le collimateur?

 

Oui, certainement parce que dans le dossier de cour on a effectué des enquêtes dans de nombreux marchés aux puces, pas seulement à Saint-Eustache. En plus de cela, il y a d’autres lieux de vente et de production qui sont identifiés. Ceci dit, il faut que nous soyons très discrets sur nos intentions parce que le marché de la contrefaçon est un domaine très volatile, je veux dire par là que c’est facile de déménager un ordinateur!

 

Allez-vous faire une séance de destruction au rouleau compresseur ainsi le font les Suisses pour médiatiser les saisies des copies de ses prestigieuses montres Rolex, Oméga et autres Cartiers?

 

(Rires) Non, l’ordonnance nous donne le pouvoir de détruire les copies après 30 jours s’il n’y a pas de contestation, mais je ne suis pas sûr qu’on va faire ça de façon spectaculaire. Ce sera fait plus modestement…

 

 

Pierre Rodrigue, V-P distribution et production du Groupe Archambault

 

Quelle est votre réaction à cette offensive de l’ADISQ?

 

Le Groupe Archambault est non seulement en total accord avec cette décision, mais il faut savoir que je suis l’un des dix producteurs requérants sous la coupole de l’ADISQ pour obtenir l’ordonnance de saisie dans les marchés aux puces. Notre groupe comprend Musicor, l’une des maisons de disques parmi les plus importantes au Québec et elle a tout intérêt à joindre ses collègues de l’industrie, parce que parmi  les disques  les plus piratés ont retrouve souvent ceux de Star Académie, donc ceux de Marie-Hélène Thibert, de Wilfred, des sœurs Villeneuve…

 

C’est une opération qui se veut presque essentiellement dissuasive, de la même manière que le Groupe Archambault a orchestré toute une campagne de sensibilisation au piratage l’an dernier en offrant de télécharger des chansons à prix raisonnable; nous voulons mettre en évidence le côté pernicieux de la copie de disques plus qu’une campagne de réprimande. 

 

Compte tenu de l’ampleur de la saisie est-ce que cela vous a surpris?

Non, l’enquête était menée depuis déjà un an et donc on connaissait assez bien l’importance de la fraude et la sorte de produits visées.

 

Justement, quels sont ces produits?

 

Ce sont essentiellement les produits du palmarès, ça se limite à une cinquantaine de produits différents. Dans la plupart des cas ce sont de bons vendeurs. Évidemment, personne ne va vouloir manufacturer de façon illégale des CD qu’on risque de garder en inventaire, donc ce sont nécessairement des produits de grande consommation.

 

Est-ce que vous vous attendez à des changements au niveau des volumes de ventes?

 

Pas vraiment, c’est beaucoup plus une question de principe qu’une question de mise en péril immédiate du Groupe Archambault.  Nous cherchons avant tout le respect du travail des artisans de l’industrie qu’on ne peut obtenir par les voies normales de la justice.

 

Les artistes ont soif de justice après tant d’années de piratage

 

Entrevue avec Eduardo Da Costa, gérant de Marie-Chantal Toupin.

 

 

Au moment où on se parle, Marie-Chantal Toupin est l’une des stars québécoises les plus copiées dans les milieux de la contrefaçon, elle doit donc être heureuse que les ripostes soient engagées?

 

Comme tous les artistes, elle va supporter l’ADISQ, d’autant plus que Marie, en plus d’être une artiste est propriétaire de la compagnie de disques, elle voit donc les effets du piratage à tous les niveaux de production. D’ailleurs, quand on en parle, elle me mandate pour aller jusqu’au bout de cette campagne anti-piratage.

 

Le gérant d’Éric Lapointe nous affirme que des fans lui présentent des disques copiés pour qu’il les signent, c’est arrivé à Marie-Chantal ?

 

C’est arrivé à plusieurs reprises. Elle ne savait pas trop comment réagir, mais la dernière fois, elle a dit à la personne : «Je vais te le signer, mais il faut que tu me promettes d’aller acheter l’original!». Elle veut donc susciter la réflexion auprès de gens. Et puis, même, si elle n’était pas propriétaire de la compagnie, elle sait très bien que les artistes sont payés au nombre de copies. L’année dernière, quand elle travaillait pour les frères Gendron des Disques Tox, elle était payée en fonction des ventes. Elle sait donc à quel point le piratage fait des dégâts dans le monde des artistes.

 

 

                                                                        - 30 -

 

 

Encadré 1

L’ordonnance accordée par la cour permet à l’ADISQ d’intervenir en tous lieux servant à la contrefaçon. Cela inclus les lieux de vente des disques pirates, mais également les endroits privés qui abrite du matériel permettant de graver des CD en série et où on retrouverait un inventaire de disques copiés. La nouvelle ordonnance ne se limite plus seulement aux marchés aux puces et autres lieux publics, mais également aux domiciles de fraudeurs.

 

Encadré 2

Les disques faisant l’objet du plus grand nombre de copies illicites au Québec sont essentiellement ceux du palmarès francophone. Le plus grand réseau de disquaires de l'est du Canada, le Groupe Archambault publie un palmarès dont les résultas sont systématiquement reproduits par les faussaires :

 

Ainsi, on retrouve en troisième position : Marie-Jo Thério avec les Matins habitables

En quatrième position : Les Cowboys fringants avec La Grand-Messe

En sixième position : Pierre Lapointe et son album éponyme Pierre Lapointe

En dixième position : Kaïn avec son album Nulle part ailleurs

En douzième position : Les Trois Accords avec Gros Mammouth

En treizième position : Var. pop/Rock Francophone – Incontournables pop francophones

En quatorzième position : Loco Locass et Amour oral.

Suivent Mes Aïeux ; Steve Dumas; Jamil et tous les habitués du hit-parade de la chanson francophone québécoise, tels : Éric Lapointe, Marie-Élaine Thibert, , Boom Desjardins, Marie-Mai, Marie-Chantal Toupin, Corneille, Wilfred et de nombreux autres qui se sont vus dépossédés de leurs droits par des marchands sans scrupules.

 

* Dernière Heure est un magazine de TVA Publications Inc.