La Presse Vacances Voyages, samedi 4 mars 1995, p. H10
Les vétérans d'Acapulco
Beaucoup de Québécois demeurent fidèles à cette ville où ils retournent année après année
Verbeeck, Eddy
On entend un cri: "Claudio!" C'est Boulmoro, un serveur mexicain qui salue l'arrivée d'une vieille connaissance sur la plage. "Claudio", c'est Claude Dufresne, un sexagénaire de La Tuque. Un vétéran d'Acapulco. Les deux hommes avancent l'un vers l'autre de leur pas lourd pour se serrer la main. Lorsqu'ils se sont connus, voilà près de 20 ans, ils étaient encore bien verts et toujours partants pour une ribote.
Ils sont nombreux comme cela, fidèles vacanciers d'une des plus anciennes destinations-soleil pour les Québécois. J'en ai rencontré quelques-uns dans la vieille partie de la fameuse cité balnéaire. Parce que, avec le temps, ils ont fui les tours et les néons de l'Acapulco Rosado pour se réfugier dans le quartier traditionnel, appelé la Caletta.
Pour eux, si aller au Mexique c'est retrouver le boulevard Laurier trois méridiens plus bas, autant ne pas se déplacer. Et puis, vivre avec les Mexicains, c'est être sûr de retrouver des amis année après année.
Larry et sa sauce hot chicken
Larry Paradis est un bonhomme rondouillard de 54 ans. C'est le doyen des vétérans d'Acapulco puisqu'il y vient depuis 34 ans. J'ai beau lui trouver un côté hâbleur, en l'écoutant je dois convenir que le Mexique n'a plus beaucoup de surprises à lui réserver. À la Casa de Pedro, Larry est chez lui. C'est un petit resto tenu par une famille mexicaine qui présente une carte singulière pour un restaurant du quartier traditionnel: poutine, club-sandwich et poulet sauce hot-chicken. Si ces mets bien québécois côtoient les tortillas et les tacos, c'est que Larry a convaincu les propriétaires de faire de l'établissement le lieu de rendez-vous des Québécois de la Caletta. Il se charge d'amener les ingrédients pour la patronne. Cette année, il est arrivé avec des kilos de sauce hot-chicken. Il en avait plein le coffre de sa vieille Monte-Carlo. Il se farcit, tous les ans, 5200 kilomètres en voiture pour être plus libre les trois mois qu'il passe sur place. Cette année, il a fait la route avec un bleu qui n'a que neuf ans de Mexique et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au capitaine du Pacific Princess dans la télésérie La Croisière s'amuse. Alors comme le vrai Pacific Princess mouille régulièrement dans la baie d'Acapulco, des gens se précipitent à ses côtés pour se faire photographier avec lui. Larry parle couramment un espagnol mâtiné de sacres québécois. Et des jurons, il en a lâchés lorsqu'il s'est fait arracher la hanche par un chauffard en plein Acapulco. Les quelques jours d'hôpital lui ont coûté une fortune... pour rien, tout à été à refaire, une fois de retour au Québec! Aujourd'hui il marche avec une canne. Un vétéran. Un vrai.
Claude et la vie de bohème
Il monte péniblement la colline qui mène à son hôtel. C'est poussif mais, à 63 ans et dans cette chaleur, il a intérêt à faire des paliers. Claude Dufresne vient à cet hôtel pour ouvriers syndiqués mexicains depuis plus de dix ans. La vue qu'il a de la terrasse de sa chambre, vous ne la trouverez pas dans le plus luxueux des hôtels de la côte. On voit toute la baie avec, en avant-plan, le port le plaisance. La chambre ne paie pas de mine, elle ressemble à la chambre d'hôtel d'Yves Montand dans le film Le salaire de la peur. Des pales au plafond tournent lentement, les murs sont décrépits et les lits datent de Zapata... Le prix est à l'avenant, il paie 7$ par jour, et puis il est en famille avec le personnel. À son arrivée, cette année, ils étaient tous là à l'accueillir à coups de "Claudio, mi amigo." Cela fait 21 ans qu'il passe ses vacances à Acapulco.
Depuis deux ans, il vient seul; sa femme France à eu un infarctus lors d'un séjour et, depuis, préfère rester au Québec. Pour cet ancien pâtissier, il n'y a pas d'endroit plus sécuritaire que le quartier Caletta. Il y a un an ou deux, sur la plage, un type un peu agressif est venu l'importuner. En moins de deux, une demi-douzaine de garçons de plage sont venus entourer le trouble-fête, qui est parti sans demander son reste. Lorsque sa femme s'est fait arracher son sac à main en pleine rue par un gamin descendu des collines environnantes, des Mexicains du quartier l'ont rattrapé. Il a passé un mauvais quart d'heure le jeune voleur; pendant qu'on lui cognait la tête sur le capot de la coccinelle, les locaux lui expliquaient que les touristes sont leur gagne-pain et que des petits cons comme lui menaçaient leurs emplois. Ils ont remis le sac et tout son contenu à France, en s'excusant pour la gaffe du jeune étourdi! "Ce sont les deux seuls ennuis que nous avons eus, mais je ne suis pas sûr qu'on aurait été aussi protégés dans la riche Acapulco", conclut-il.
Pablo, le bienfaiteur
Paul Paquette me montre sa canne. Elle a été sculptée par des Indiens du coin, des descendants des Aztèques. Lus de bas en haut, les motifs évoquent un conte sur la nature.
À 72 ans, Pablo est le plus âgé des vétérans et il insiste pour dire qu'il vient ici depuis 28 ans "consécutifs", sans avoir manqué une seule année. Originaire de Val-Morin, il avoue qu'il préfère vivre au Mexique, où il a noué de grandes amitiés, que le Québec lui pèse et qu'il sera fidèle à Acapulco jusqu'à la fin de ses jours. De cette cité touristique, il dit: "On aime ou on déteste, mais heureusement qu'il y en a qui détestent, on n'aurait plus de place! Déjà qu'en moins de trente ans, la population est passée de 100 mille à un million et demi d'habitants..." Il y a un peu plus de 25 ans, Paul Paquette a eu une hémorragie cérébrale qui l'a sérieusement handicapé. Pour se baigner, il a besoin d'aide et fait appel à des étudiants mexicains qu'il paie pour cette tâche. Un jour, il y a eu Esteban, un jeune étudiant en médicine issu d'une famille pauvre. Le Québécois a décidé de lui payer ses études de médecine. Au fil des ans, il suivait son évolution et à fini par devenir un genre de père spirituel. Il était reçu avec les grands honneurs dans la famille. Aujourd'hui, Esteban est médecin. Les parents ont demandé l'avis du senor Paquette sur le mariage de leur fils. Il a donné sa bénédiction et l'événement à lieu cette année. En guise d'épilogue, il me dit sur le ton de la fierté: "La réussite de ce garçon, c'est ce qui m'est arrivé de plus beau dans la vie!"
Plus tard, sur la plage, en me promenant, j'ai essayé de deviner lesquels parmi les bronzés d'un certain âge étaient des vétérans. "Pas difficile, m'a dit Claudio, il suffit de trouver ceux qui passent leur temps à saluer des promeneurs."