La Presse
Nouvelles générales, lundi 1 décembre 1997, p. A5
La région des Chenaux, terre de centenaires
Ce coin de la Mauricie abrite une proportion élevée de personnes d'âge canonique
Verbeeck, Eddy
À 100 ans, Blandine Thibault a encore bon pied, bon oeil. Cet automne, elle sarclait le jardin de sa petite maison de Saint-Stanislas, un village situé à trois quarts d'heure au nord-est de Trois-Rivières. À part une ouïe déficiente, elle est encore vive d'esprit et conserve une mémoire étonnante. Et elle n'est pas seule à avoir franchi le cap des 100 ans dans sa région : cinq autres femmes sont nées avant 1897.
Les secrets de la longévité surprennent de moins en moins. Les concentrations de vieillards qui franchissent les trois chiffres se retrouvent à la campagne. Ces gens ont trimé dur, mangé sainement et vécu à l'écart du stress.
La France, l'Ouzbékistan et le Pérou ont leurs zones d'intérêt ; le Québec a maintenant la sienne : la région des Chenaux en Mauricie.
Pour une population d'à peine 1200 habitants, ce coin de campagne compte actuellement six centenaires et il y en avait sept au début du mois. Dans les deux CLSC qui fournissent des services à domicile, plusieurs intervenantes visitent des nonagénaires pétillants de vie. Fait rarissime, on retrouve deux soeurs dans le groupe sélect des centenaires, Alphonsine Chateauneuf, 103 ans et Catherine Trudel, 101 ans.
La doyenne, Rose-Anna Nobert, est à Sainte-Anne-de-la-Pérade, au centre d'accueil de l'endroit ; elle fêtera ses 106 ans, le mois prochain. Les autres centenaires sont Stella Brunelle, Déa Gaudet et Blandine Thibault, qui reste la seule à vivre encore en dehors d'une résidence pour personnes âgées.
On ne compte aucun homme parmi elles, mais certains n'en sont pas loin, dont le frère de Mme Nobert, qui a 96 ans bien sonnés.
L'Association des retraités du secteur des Chenaux a réalisé un petit sondage qui révèle que les 65 ans et plus, représentent près de 18 % de la population alors que la moyenne provinciale pour la même tranche d'âge est d'environ 11 %.
Louise Plouffe, de Santé Canada, est l'une des rares spécialistes à se pencher sur la longévité des Canadiens. La première chose qu'elle déplore est le manque de recherche dans ce domaine : "Il y a actuellement 3160 centenaires au Canada, mais on ne retrouve aucune étude sur leur répartition géographique. Il y a eu quelques articles et reportages publiés dernièrement à cause de l'intérêt qu'a suscité la mort de l'ex-doyenne de l'humanité, la Française Jeanne Calment, mais c'est tout. Il y a beaucoup plus de publications faites là-dessus aux États-Unis ou en Europe. Il est peut-être utile de préciser que la doyenne de l'humanité est maintenant une Ontarienne (née au Québec)."
Les chiffres de Statistique Canada nous donnent donc 1,26 centenaire pour 10 000 habitants au pays. Dans le secteur des Chenaux, la moyenne est de cinq.
Ces dames d'un siècle ont pratiquement toutes passé la totalité de leur vie en milieu rural, participant aux travaux agricoles tout en élevant de nombreux enfants. Contrée de champs et de labours, la région des Chenaux n'est pourtant pas très différente d'autres régions agricoles du Québec.
Mme Plouffe avance des hypothèses : "Lorsqu'on fait des entrevues avec des personnes très âgées, on remarque une attitude très positive face à la vie. Elles ont souvent un humour très fin."
Mais surtout, il y a le facteur génétique. Le fait que dans une même famille, on retrouve deux centenaires et, dans d'autres, plusieurs vieillards d'âge canonique, en font un argument majeur.
"L'hérédité est un facteur des plus importants. Les gens qui vivent très longtemps ont généralement hérité d'une robustesse à la fois physique et psychologique qui les rend moins vulnérables aux maladies et aux infirmités. Mais, là encore, il y a peu d'études sur le sujet."
On pourrait toujours s'essayer à d'autres hypothèses par souci d'empirisme, tout en évitant les calques douteux.
Dans le Périgord, par exemple, on s'est penché sur le cas d'une communauté qui compte également beaucoup de centenaires. Une étude conclut que les habitants du coin cuisinent presque tous avec de la graisse d'oie, au lieu du beurre ou d'autres graisses, et que cet ingrédient serait un facteur déterminant de leur longévité.
Seule spécialité locale, le poisson des chenaux apparaît comme une piste bien mince...