La Presse
Vacances Voyages, samedi 4 avril 1998, p. H13
Sur la piste des trappistes de Chimay
Verbeeck, Eddy
Plusieurs villes européennes sont cachées derrière des noms de bières, qu'on pense à Dortmund en Allemagne ou Diekirch au Luxembourg.
En Belgique, pays de la bière, ces substitutions topographiques sont légion. La renommée de Chimay, par exemple, est largement attribuable à sa bière, mais derrière le célèbre label aux fleurs de lys des moines brasseurs se trouve une charmante petite ville du sud de la Belgique, cité princière vieille de plus de 500 ans.
Chimay est né avec la famille de Croy, en 1486, année ou Maximilien Ier en fait une principauté d'Empire. Elle a ensuite traversé les siècles sous le règne des ducs de Bourgogne, au coeur du Saint-Empire et sous les régimes français et hollandais. Certaines parties de la ville ont encore un cachet franchement médiéval, il suffit de s'engager dans les venelles qui mènent au lavoir et aux remparts pour s'en rendre compte. L'hôtel de ville, qui date de 1724, abrite étrangement un petit marché où les habitants venaient chercher leurs victuailles.
L'église qui porte le nom de collégiale des saints Pierre et Paul date du XIIIe siècle mais seul le choeur reste de cette époque. Détruite et reconstruite plusieurs fois, elle prend son aspect définitif en 1732.
Au détour d'une ruelle vous tomberez sur l'un de ces petits cafés typiques où, bien entendu, on affiche bien distinctement la fameuse Chimay. Et le serveur de vous parler de cette bière unique brassée chez les trappistes de l'abbaye de Scourmont, à deux pas de là. Il vous apprend qu'on peut aller s'y recueillir et qu'une visite du centre d'embouteillage est suivie d'une dégustation.
L'abbaye de Scourmont est de construction récente (1850) si on la compare à certains édifices de Chimay. Elle est de facture sobre avec de longs couloirs flanqués d'arches vitrées immenses qui permettent à la lumière de s'y engouffrer. Il est possible de visiter l'église et le jardin, mais pas question toutefois de se rendre à la brasserie où travaillent les moines. C'est leur désir de solitude et de discrétion, plus que celui de protéger une recette, qui le veut ainsi.
Si la Chimay est une bière d'abbaye, c'est avant tout une bière trappiste. La nuance est importante car l'appellation "trappiste" est protégée par la loi. Seulement six communautés monastiques de Cisterciens produisent de la trappiste dans ce bas monde. Cinq sont en Belgique, et une autre en Hollande.
Les moines brassent trois bières, toutes de haute fermentation, suivie d'une refermentation en bouteille. Elles ont respectivement 7, 8 et 9 % d'alcool, des taux qui donnent un ton pourpre aux joues de ceux qui s'attardent à la dégustation. Entre deux bières, on nous propose du fromage à pâte demi-dure, lui aussi fabriqué par les moines. Avant de quitter, on apprend que les moines boivent de la bière aux repas, mais une version plus légère de leur produit. Merci pour les vêpres.
LE CHÂTEAU DE NOTRE-DAME-DE-THERMIDOR
L'entrée du château de Chimay est situé en bordure du village, ce qui n'est pas fréquent en Europe, où les princes avaient plutôt tendance à se tenir à l'écart des roturiers.
Mais certains aristocrates ont choisi d'être proches des gens, faiblesse du coeur qui en a sans doute épargné plus d'un lors de la Révolution. Et c'est bien de Révolution qu'il est question lorsqu'on rencontre la princesse Elisabeth de Chimay, une femme de haute taille, d'une soixantaine d'années. Elle nous accueille dans le hall du château, une pièce ornée de grandes tapisseries et d'un foyer gigantesque.
Elisabeth de Chimay ne guide les gens que dans l'aile gauche du bâtiment, la partie droite abritant les appartements de sa famille. La deuxième pièce que nous présente notre hôtesse est dominée par un grand portrait, en pied, de madame Tallien, devenue plus tard, princesse de Chimay. Elisabeth de Chimay épousa son descendant et pris elle aussi le titre. En fouillant dans les combles du château, elle tomba sur d'innombrables documents laissés par son ailleule, que l'on surnommait, autrefois, Notre-Dame-de-Thermidor. Elisabeth de Chimay en fit un roman, qu'elle intitula La princesse des chimères.
Le livre est écrit comme un récit autobiographique, avec comme toile de fond toute la période de la Révolution française. Plongée au coeur de la tourmente dès le début à cause de sa liaison avec Jean-Lambert Tallien, qu'elle épouse le 6 nivôse de 1'an III, elle frôle plu
sieurs fois la mort, entre autres, à cause de son premier mariage avec le marquis de Fontenay mais surtout parce que Robespierre la déteste. Alors qu'elle est emprisonnée à " la petite Force " à Paris, dans des conditions insoutenables, son geôlier fait parvenir un message au tyran où il s'inquiète de son état. Maigre, le visage défait par la maladie, la lettre se termine ainsi: ." Je demande des instructions la concernant. "
Lisant le billet, Robespierre sortit cette sentence du givre de son âme: " Eh bien, qu'on lui donne un miroir une fois par jour. "
Elle sera sauvée. Encore par Tallien.
La Terreur passée, elle entretient une liaison avec Barras qui se terminera dans l'indifférence. Sous le Directoire, elle vit ses heures de gloire, elle fréquente Mme de Récamier, Mme de Staël, Talleyrand, et continue de rendre visite a son amie de vieille date, Rose Beauharnais, devenue impératrice Joséphine. Elle épouse finalement le prince de Chimay et termine sa vie mouvementée au château, non sans avoir contribué au développement des arts, notamment à la musique.
La visite se termine par une surprise, un magnifique théâtre, réplique, en plus petit, de celui de Fontainebleau. Cette sorte de bonbonnière construite en 1863, a survécu à un incendie en 1936 et aux bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. L'endroit a séduit le réalisateur belge Gérard Cormiau pour son film Le maître de musique. On y a tourné les premières séquences, où l'on voit José Van Dam donner son dernier récital. La beauté du décor est rehaussée par le prestige des lieux quand on sait que Liszt, Gounod et Chérubini y ont donné des concerts.