La Presse

Sciences, dimanche 6 octobre 1996, p. B12

Des boues qui valent de l'or

Un placement "vert" pour les papeteries

Verbeeck, Eddy

Pour qui habite dans les villes où se trouvent des papeteries, l'odeur est familière. L'immense plateforme de compostage qui apparaît tout à coup supporte des tallus de trois mètres de haut qui exhalent des fumées ocres. Rien de nauséabond, seulement une impression de bois putride. Ce sont des fibres, essentiellement qui proviennent des traitements primaire et secondaire des papeteries, ce que l'on appele communément les boues usées. À Saint-Luc-de-Vincennes, près de Trois-Rivières, Composts Québec Mauricie vient d'aménager la plus vaste dalle de compostage de la province avec une capacité de traitement de 200 000 tonnes de boues papetières par année.

C'est à la fois beaucoup et peu en regard des deux millions de tonnes que l'industrie génère par année au Québec. Depuis que les papeteries ont dû se conformer aux nouvelles normes de la loi sur l'environnement, en septembre 1995, le volume de boues a considérablement augmenté, puisqu'aux boues des traitements primaires (matières en suspension) sont venues se rajouter celles des traitements secondaires. Dans la région de Trois-Rivières, par exemple, ces bassins de filtration ont permis de réduire les rejets des papeteries respectivement de 76 % et de 95 %.

Considérés comme une nouvelle disponibilité d'une ressource de matière organique de qualité, les boues n'ont pas tardé à faire l'objet d'études de la part des ingénieurs et des biologistes. Parmi les avenues explorées, il s'avère que le compostage constitue la méthode la plus rentable et la plus écologique pour les traiter. Certaines entreprises ont aménagé des centres d'enfouissement très coûteux qui nécessitent des bassins de traitement des eaux de lixiviation. C'est le cas de Stone Consol qui en a ouvert un à Saint-Georges-de-Champlain mais qui évalue différents scénarios pour utiliser les boues autrement. L'enfouissement ne peut-être qu'une solution à moyen terme, la disponibilité de place n'étant pas infinie. Quant à l'incinération, elle peut être rentable si les boues sont utilisées comme combustible, mais les normes très strictes sur les émissions athmosphériques peuvent décourager bien des promoteurs de cette option. Sans compter que les boues sont très humides, ce qui n'en fait pas un combustible très efficace. Reste aussi l'épandage direct des boues non compostées, en milieu agricole. Bien qu'il semble ne pas avoir de conséquences néfastes sur l'environnement, il n'est toutefois pas des plus intéressants financièrement.

Le centre de compostage de Saint-Luc-de-Vincennes dispose d'une superficie de quarante mille mètres carrés ; c'est le plus vaste au Québec. Les tallus de boues usées déposés sur deux rangées sont fréquemment agités, ce que l'on appelle le "compostage en andains extérieurs retournés", le procédé le plus utilisé en Amérique du Nord. Au fur et à mesure qu'ils sont retournés, les andains (des tas de compost en forme de congères) se rapprochent de l'aire de traitement du compost fini. La transformation des boues en terreau varie selon les recettes, mais il faut compter au minimum 15 semaines et au maximum un an.

Le processus de transformation suppose un contrôle sévère. "Il faut faire un suivi du contrôle de la qualité, de la température, de la densité du mélange et lorsque celui-ci est optimum, on fait des revirements pour maintenir des conditions idéales de compostage", explique René Schreiber, ingénieur-chimiste pour Composts Québec Mauricie. Le compostage favorise l'activité microbienne.

La décomposition se produit grâce à une élévation de la température provoquée par l'activité des micro-organismes thermophiles, des bactéries boulimiques qui génèrent une chaleur à la mesure du festin préparé pour ces milliards de convives. Cette activité fait grimper la température jusqu'à 60 degrés Celsius à l'intérieur des andains. Voilà pourquoi il s'échappe de la "fumée" des tallus, surtout lorsque les chargeuses les retournent. L'activité biologique la plus intense se fait autour de 45 degrés, mais il ne faut pas qu'elle dépasse 70 degrés car les micro-organismes utiles au compostage risquent alors d'être détruits.

L'hiver, les conditions à l'intérieur des andains changent peu. Les variations climatiques n'ont par conséquent qu'une influence mineure sur le procédé, ce qui n'est pas le cas avec l'épandage de boues non compostées qui doit se faire en dehors des périodes de pluie ou de neige. Cela laisse environ 75 jours par année pour l'application de ces résidus, et c'est peu. Composts Québec Mauricie commercialise deux produits : du compost pour le secteur agricole et du terreau pour le secteur horticole. Actuellement, les proportions sont de 60 % pour le premier et de 40 % pour le second, mais l'entreprise veut augmenter l'utilisation du compost pour la valorisation agricole, un domaine prometteur puisque, au Québec, environ 50 % des sols en monoculture sont appauvris en matière organique. Le terreau est, lui, principalement destiné au marché montréalais. Les principaux clients sont les centres-jardins, les pépinières, les usagers de serres et les responsables de l'aménagement paysager et de terrains de golf.

Les débouchés sont importants, mais il n'est pas encore question d'agrandissements. "On va plutôt tenter d'accélérer le processus de compostage, au lieu d'agrandir les infrastructures", précise René Schreiber qui indique que Composts Québec Mauricie consacre une bonne part de son chiffre d'affaires à améliorer les techniques de compostage et à développer de nouveaux produits. Le lieu est sécuritaire sur le plan environnemental. La plate-forme de compostage est faite d'un asphalte complètement étanche qui présente une dénivellation vers un bassin de collecte des liquides de ruissellement. Sous le pavage, on a enfoui des instruments qui permettent d'évaluer la qualité de l'eau. L'investissement total pour ces installations a été d'un million et demi de dollars. Au Québec, l'accès à de vastes terrains pour un prix raisonnable fait en sorte que ce procédé reste pami les moins coûteux sur le plan de l'investissement.

De plus en plus, en Europe et aux États-Unis, les consommateurs achètent des produits "verts" et les papeteries canadiennes doivent suivre ces nouvelles exigences. En Allemagne, par exemple, pour vendre du papier, il faut démontrer que l'usine qui l'a produit valorise ses résidus. Le compostage de leurs boues usées permet donc aux compagnies canadiennes de prouver leurs prétentions environnementales. "Elles peuvent l'inclure dans leur plan de gestion environnemental et ainsi satisfaire ces clients très exigeants", dit encore M. Schreiber.

Parmi les papeteries qui apportent leurs boues usées à Composts Québec Mauricie, on retrouve Abitibi-Price, Tripap, Mallette et Alliance McLaren. L'entreprise accepte même des clients occasionnels . Lors des inondations de juillet au Saguenay, l'usine La Baie de Stone Consol ne pouvait plus acheminer ses boues usées à son centre d'enfouissement. Composts Québec Mauricie a bien voulu la dépanner, le temps que tout rentre dans l'ordre.