La Presse
Vacances Voyages, samedi 30 novembre 1996, p. H6
Nager avec les dauphins : pas comme aux vues!
Verbeeck, Eddy
Qu'y a t-il de vrai dans le comportement de Flipper? Pas grand-chose, si l'on se fie aux moniteurs qui vous préparent à la baignade avec les dauphins.
Nous sommes à Key Largo, à l'extrême sud de la Floride, plus précisément au Dolphin's Plus, l'un des trois endroits dans les Keys où il est possible de nager avec ces charmants cétacés. Après plus de trois quarts d'heure d'exposé sur ces mammifères marins, le moniteur nous fournit masque, tuba et palmes et nous invite à l'immersion dans le bassin où marsouinent une demi-douzaine de dauphins.
C'est surtout leur réputation qui nous donne confiance parce qu'ils sont quand même impressionnants avec leur longueur de 2 m 50 et leurs 200 kilogrammes.
En entrant dans l'eau, il ne faut pas se figurer que vos hôtes vont se précipiter pour vous présenter un aileron que vous saisirez pour une balade aquatique.
Ça, c'est dans les films, mais en réalité les dauphins sont plus timides, plus réservés dans leur approche. Il leur faut d'abord vous jauger et suivre vos mouvements quelques temps. Plus vite vous adopterez leur façon de faire, plus vous avez de chances qu'ils vous prennent pour compagnons de jeu. Leur comportement ludique n'est pas surfait, cependant, il faut qu'ils trouvent en vous le poisson amusant qui rompt leur routine.
Dans le bassin qui fait environ 15 m sur 10, on trouve une famille complète de dauphins, le père, la mère et cinq adolescentes pleines de vie. Ils vous frôlent à une vitesse folle, le temps de vous retourner avec votre masque et ils sont déjà à 3 m de vous. Souvent, ils nagent deux par deux dans une course très harmonieuse où les mouvements sont d'une souplesse prodigieuse.
On nous a prévenu : "s'ils passent à vos côtés, nagez le plus vite possible, pour qu'ils pensent que vous les invitez à jouer." Facile à dire. Autant essayer de suivre une torpille. Il n'y a pas de Mark Spitz parmi nous, et de plus, le moniteur nous a recommandé de ne pas utiliser nos bras pour avancer, ce qui limite encore d'avantage la propulsion. Les bras, explique-t-il, ce sont comme de grandes tentacules agressives pour eux, il faut autant que possible avoir l'apparence du poisson.
Au bout de 20 minutes, ils sont déjà plus familiers, mais le contact que vous obtiendrez sera surtout fonction de la sympathie qu'ils ont pour vous. Il se peut que, malgré tous vos efforts pour les attirer, ils ne vous trouvent que peu d'intérêt, préférant, pour une raison ou une autre, se lier d'amitié avec quelqu'un d'autre. Ces caprices du coeur ne s'expliquent pas ; pas plus que cette nette préférence pour les enfants, qu'ils adorent.
Les endroits où il est possible de nager avec les dauphins sont assez rares, dix tout au plus. À part les trois endroits dans les Keys, on en relève deux à Cancun, au Mexique, un à Hawaï, un au Honduras, un à Cuba, un en Israël et un en Australie. Pour les rencontres en liberté, on recommande les eaux chaudes et peu profondes des Bahamas, mais le rendez-vous n'est pas garanti.
Il y a des gens qui font des milliers de kilomètres pour vivre l'expérience d'une baignade avec les dauphins. Parmi eux, un grand nombre d'Européens, surtout des Britaniques et des Allemands. La Floride est certainement un des lieux les plus faciles d'accès et des plus propices pour ces amateurs de dauphins.
RENCONTRE DANS UNE PISCINE
Dressé devant moi, notre ami dauphin pousse son petit cri aigu, provenant de ce petit trou qu'ont tous les dauphins au-dessus de la tête. Quand vous verrez Flipper ouvrir le bec (ou rostre, ce sont les deux noms donnés au museau du dauphin) au moment où il s'exprime devant Sandy, le jeune héros, dites-vous que c'est encore un artifice hollywoodien. Le bec est généralement fermé quand ils produisent des sons. Sachez de toute façon, que Flipper, dans les séquences en gros plan, n'est pas autre chose qu'un robot...
Cette fois nous sommes à l'Acuario de Bacanao, à une heure de route de Santiago de Cuba. Il y a là un spectacle de dauphins très sobre, rien de comparable avec le Marineland de Miami ou de San Diego. En parlant avec la dresseuse, nous apprenons que pour cinq dollars, il est possible de partager la même piscine que deux de ses acrobates. À côté des 80 $ qu'il faut dépenser dans les Keys, on est joyeusement surpris!
Le bassin ne fait guère plus de quatre mètres de diamètre, ce qui me semble petit pour de si grands occupants. Un milieu aussi petit doit être fort contraignant pour ces cétacés qui ont besoin d'espace pour se dépenser et s'épanouir.
Ici, pas de préambule sur la vie des dauphins, on plonge et on batifole avec eux. Cette fois, dans l'exiguïté du lieu, le contact est plus facile. Au bout d'un quart d'heure, les dauphins s'approchent près de moi et, tendant la main, sans geste brusque, je peux les toucher. La sensation est nouvelle, la peau est lisse comme un gant à vaisselle mais en même temps la texture est infiniment plus douce. On a l'impression de caresser une soie tendue à l'extrême. Grâce à un ruban que me prête la jeune vedette du spectacle, ils suivent mes mouvements, attirés par un objet familier.
À la longue, une complicité s'installe, on se surprend à vouloir jouer les Grand Bleu ; plonger avec eux le plus souvent possible et s'en faire des amis pour toujours.
Finalement, au moment de partir, je cajole cette tête au sourire perpétuel et remarque les yeux qui se ferment tel un animal domestique qui savoure l'affection de son maître. À leur contact on apprend vite qu'ils possèdent ce que Cirillus écrit dans son livre Le Monde marin, une nature qui prédispose à ce que les hommes recherchent tant : l'amitié gratuite.