La Presse
Actualités, samedi 9 janvier 1999, p. A19
La drave n'est plus qu'un souvenir
Verbeeck, Eddy
Menaud maître draveur est passé de l'histoire à la légende. Le personnage du roman de Félix-Antoine Savard est désormais entré de plain-pied dans le folklore québécois, puisque la drave est désormais complètement disparue du paysage avec la dissolution de la dernière compagnie de flottage de la province. Fondée en 1909, la St-Maurice River Boom and Driving Co., rebaptisée, plus tard, la Compagnie de flottage du St-Maurice, a fermé ses registres le 31 décembre dernier.
L'histoire de la drave en Mauricie commence pourtant bien avant 1909 puisque, dès 1875, on exploite la rivière Saint-Maurice pour le transport des billes de bois. À l'époque, le bois coupé près de la rivière Manouane sert à alimenter les scieries et les usines de papier de la région de Trois-Rivières. Le gouvernement intervient pour aménager les infrastructures comme les estacades, les glissoires et les écluses. En 1917, il vend le tout à la nouvelle entreprise chargée de conduire le bois vers les papeteries qui deviennent progressivement les plus importants clients.
Félix-Antoine Savard a bien décrit les conditions pénibles dans lesquelles vivaient les draveurs sur les chantiers du début du siècle. Pour témoigner de la vie rude que ces hommes menaient, un camp a été recréé au Village du bûcheron de Saint-Jean-des-Piles. L'histoire s'empare tranquillement de ce métier qui a connu ses heures de gloire en 1950, alors que Jean J. Crête, appelé le roi de la Mauricie, affrète ses bateaux pour les quelque 400 draveurs qui doivent rouler les billes et défaire les embâcles qui obstruent la Saint-Maurice. La réputation des draveurs de la Mauricie est connue au-delà des frontières de la province. Ils n'étaient égalés nulle part pour leur dextérité à manoeuvrer les barques et les canots, témoigne l'écrivain Thomas Boucher dans son livre Mauricie d'autrefois.
Le président qui a sans doute marqué le plus l'histoire de la St-Maurice River Boom est Robert F. Grant, qui accéda aux postes de commande de la compagnie en 1909 pour se retirer en 1935. Durant son règne, il a acheté plus de la moitié des 3680 kilomètres carrés de superficie forestière qu'exploite la compagnie. C'est peu avant sa retraite que se forme la plus importante embâcle qu'ait connu la compagnie: un million et demi de billots de bois de 12 et 16 pieds bloquent le passage au rapide de Weymontachie. Mille cinq cents caisses de dynamite seront nécessaires pour en venir à bout.
Entre 1909 et 1983 on estime qu'un milliard et demi de mètres cubes de bois ont voyagé par la rivière Saint-Maurice. Tout ce bois mis bout à bout formerait une chaîne d'une longueur équivalente à 19 fois le trajet de la terre à la lune.
Les années quatre-vingt sont marquées par une opposition de plus en plus soutenue de la part des groupes écologistes et des plaisanciers. C'est la période où la Compagnie de flottage du St-Maurice multiplie les efforts pour partager la rivière avec les autres utilisateurs en installant massivement des estacades qui balisent des couloirs pour la navigation. Mais les pressions auront raison de cette méthode de transport. En 1994, les entreprises papetières qui contrôlent la compagnie de flottage annoncent sa dissolution à condition que le gouvernement leur construise un pont à Rivière-aux-Rats pour accéder à leurs domaines de coupe. Une faveur qu'elles obtiendront facilement.
Il y a quatre ans, la compagnie a entrepris une vaste opération de nettoyage des rives de la Saint-Maurice. Ce chant du cygne s'est terminé cet été avec l'abaissement de deux mètres du niveau de la rivière pour permettre une récupération maximale des berges. Durant ces quatre années, 120 000 mètres cubes de bois ont été ramassés, puis brûlés. Aujourd'hui, le bois transite par la route 155 Nord, entre La Tuque et Grand-Mère.