La Presse
Nouvelles générales, samedi 28 décembre 1996, p. A1
Entre cousins et cousines...
Dans la maison des six familles Morin
Verbeeck, Eddy
Trois-Rivières - Il y a longtemps que les Morin songaient à partager la même maison. Dès 1992, après des vacances en famille, ils avaient évoqué la perspective d'une maison commune. Puis le projet est resté en plan jusqu'à ce qu'il resurgisse à l'occasion de l'achat d'une copropriété en Floride. C'est alors que l'idée de se réunir dans une même demeure au Québec s'est imposée comme conclusion à cet irrésistible esprit de corps.
Rien de particulièrement grégaire chez cette famille de 16 personnes, seulement un sentiment d'avoir tout à gagner dans cet engagement original même s'il faudra édicter des règles et s'habituer à vivre dans de nouvelles contraintes. En mars 1995, la décision est arrêtée, la maison des Morin verra le jour!
Huit mois plus tard, la construction est terminée et tout le monde s'est installé. Serge a été le dernier à emménager dans la vaste demeure située sur l'une des longues rues qui quadrillent Saint-Louis-de-France, en Mauricie. Il a été retardé parce que sa maison ne se vendait pas.
Les autres enfants de Roland et Thérèse - Onil, Michel, Jasmin et Chantale - ont pu vendre les leurs assez rapidement malgré le marché immobilier difficile. Pour rentrer dans son nouveau chez-lui, Serge a dû faire vite, peindre les pièces de son bungalow et décorer ses appartements afin que tout soit prêt pour Noël.
Pour ce premier Noël, le réveillon a lieu chez Chantale. Pour s'y rendre, les cinq autres familles n'ont eu qu'à traverser, bien au chaud, chez la soeur qui occupe la partie droite de ce "longhouse" nouvelle version.
Tout le monde est arrivé avec victuailles et cadeaux pour la grande fête qui s'est étirée tard dans la nuit. En fait, les Morin passent le réveillon ensemble depuis de nombreuses années. Jusqu'ici, ils passaient d'une maison à l'autre. La proximité des autres noyaux familiaux présente des avantages, même pour le réveillon!
Au cours de la soirée, on a manqué de certaines choses chez Chantale, comme des filtres à café et des chaises, mais avec cinq ménages pourvoyeurs, ces menus détails ont été vite réglés. Et les cousins et cousines n'ont pas eu à se dégêner comme c'est le cas entre enfants qui se voient une ou deux fois par année : depuis un trimestre, ils jouent ensemble presque tous les jours. Le matin de Noël, Lucie, l'épouse de Serge, devait se lever tôt. Elle a pu s'éclipser en douce et gagner ses appartements sans obliger sa famille à quitter la fête.
Un architecte prévoyant
La maison des Morin est déjà une ruche où l'on vit à 16, mais où tout est conçu pour qu'on ne se marche pas sur les pieds. L'architecte en a fait une étude expérimentale. Il n'avait jamais imaginé qu'il devrait plancher un jour sur un complexe familial pour cinq familles qui avaient chacune des idées précises sur son habitation.
Il fallait d'abord concilier intimité et collectivité? L'architecte a simplement réuni tous les membres de la famille par le sous-sol, mais les a séparés dans les aires supérieures. C'est ainsi qu'on peut accéder à toutes les sections par un couloir qui traverse la cave d'un bord à l'autre de la maison, un véritable souterrain de château.
Chantale voulait une tourelle, les parents Rolland et Thérèse tenaient à être entourés et Serge souhaitait un style plus classique. Pour rendre le casse-tête encore un peu plus complexe, il fallait aussi trois pièces communes, un atelier, une salle de jeux et un salon familial. Après de multiples retouches et quelques concessions, l'architecte a finalement pondu un plan applaudi par tous.
Il y a eu aussi à régler l'aspect financier du projet. Il était nécessaire de s'assurer que les sections d'habitation soient conformes au budget de chaque famille et de prévoir un système de répartition équitable des frais. On n'a pas versé dans les comptes d'apothicaire, mais il a fallu qu'on décortique chaque dépense pour la diviser selon la superficie occupée. Les Morin ont prévu six compteurs électriques, un par famille, plus celui des aires communes. Au bout du compte, la construction et les frais leur reviennent moins cher que pour leurs maisons précédentes, les économies d'échelle ayant fait la différence.
Il reste encore quelques détails avant que les Morin ne couchent sur papier ce qu'ils appellent leur convention familiale. Il faut établir les horaires de corvée pour le déneigement, les pièces communes, la piscine, la pelouse, et autres besognes pour le bien commun, mais aussi préciser les aspects légaux, telles les dispositions en cas de départ de l'un des occupants. On envisage aussi de construire des garages. Frères et soeur ont déjà convenu que si l'un des copropriétaires décidait de quitter les lieux, les autres auraient priorité pour racheter la partie vacante. En cas d'insolvabilité, chacun sera responsable de sa part. Par contre, le terrain est un bien commun.
Retour... vers le futur
La famille Morin va dans le sens inverse d'une société qui s'atomise. Pendant que les sociologues parlent d'éclatement de la famille et de ce tissu social qui n'en finit plus de s'étirer depuis quatre ou cinq décennies, la famille Morin se ressoude, s'unit sous un même toit et parle de partage. C'est le retour aux vastes demeures familiales telles qu'on en voyait avant la Révolution tranquille.
Mais en même temps, chacun reste maître chez soi et, en ce sens, c'est aussi un nouveau modèle d'organisation. Rolland, le père, présente tous les signes d'un patriarche qui apprécie ses quartiers. Avec son épouse Thérèse, il vit comblé autour de ses enfants et petits-enfants qui mettent de la couleur dans leur nouvel univers.
Les parents ont quitté sans trop de nostalgie leur ancienne maison où ils vivaient depuis 35 ans. Ils apprécient surtout la sécurité et l'entraide qui prévalent dans leur nouvelle demeure. Au moment du virage ambulatoire, c'est une assurance supplémentaire. Ils s'en sont déjà rendu compte lorsqu'à quelques mois d'intervalle, ils ont dû subir une chirurgie d'un jour. Les enfants ont pris soin d'eux le temps qu'ils se rétablissent complètement. Ce n'est pas pour rien qu'ils nichent au coeur physique de la maison, les attentions convergent vers eux, naturellement.
À leur tour, ils participent à la vie communautaire. Ainsi, ils gardent le petit Pierre-Olivier lorsqu'il revient de la maternelle, exécutent quelques travaux légers et distribuent quelques bonnes portions des recettes de Thérèse... qui n'ont même pas le temps de refroidir pendant la livraison!