La Presse
Arts et spectacles, mercredi 28 avril 1999, p. E1
Les malheurs du Musée des arts et traditions populaires
Verbeeck, Eddy
Trois-Rivières - En trois ans, le Musée des arts et traditions populaires du Québec s'est frotté à tous les écueils possibles sur sa route. Ce qui devait être la figure de proue culturelle de la ville de Trois-Rivières est vite devenue un objet de raillerie; la population trifluvienne qui connaît les pires problèmes de chômage au pays, semble trouver dans ce joyau sans lustre un exutoire à son mécontentement. Aujourd'hui, ses problèmes sont si importants que le bureau du premier ministre Bouchard suit l'affaire de près. Comment en est-on arrivé là?
Les murs du musée n'étaient pas encore debout que les ennuis ont commencé. Dès les premiers mois de la construction du bâtiment, en juillet 1995, on a décelé des failles dans une dizaine de colonnes. Il faut les refaire. La direction du musée ne s'en formalise pas, elle affirme que c'est à l'entrepreneur, la firme Cogerex de Saint-Laurent, à se débrouiller pour livrer un bâtiment en bon état. Plus tard, au moment de régler la facture à Cogerex, elle soustraira les frais de réparation.
L'inauguration, en juin 1996, est d'un faste princier. L'atmosphère invitait aux formules superlatives; tout dans ce musée est de nature à attirer les foules. La collection ethnologique Robert-Lionel Séguin trouve enfin un écrin à sa mesure, une bâtisse de 15 millions située entre la cathédrale de Trois-Rivières et le vieux palais de justice.
La première année, l'affluence est de 62 000 visiteurs, un chiffre nettement inférieur aux 100 000 attendus. L'effet de la nouveauté ne fonctionne pas. Ce départ manqué se traduit par une dizaine de mises à pied sur les 50 personnes qui y travaillent et par un déficit d'un demi-million.
Un premier remue-ménage secoue la direction en avril 1997. M. Gilles Boulet, l'un des fondateurs de ce musée, devenu directeur, tire sa révérence. Il annonce son départ sur fond de désaccord avec le conseil d'administration qui lui reproche de ne pas être réaliste. Dès lors, le conseil d'administration impose à l'institution un régime de plus en plus contraignant. Le personnel passe de 40 à 27 employés, les périodes de visite durant l'hiver sont considérablement diminuées, la cafétéria fait place à une salle de machines distributrices et les expositions temporaires sont prolongées. Ces mesures ont pour effet de réduire l'hémorragie financière, le déficit du musée n'est plus que de 4500 $ en 1998.
Cela n'empêche pas les visiteurs de se faire de plus en plus rares au fil des saisons. Certaines journées, pas une seule personne se présente au musée. Lors de la seconde année d'activité, la fréquentation tombe de moitié. La troisième année, à peine 20 000 personnes franchissent les portes de l'institution.
Trouver de l'argent pour maintenir le musée ouvert devient une préoccupation constante. Pour ses seuls coûts fixes, le musée a besoin d'un demi-million. Québec offre un budget récurrent de 850 000 $ par an, ce qui est insuffisant pour le faire vivre, selon la direction. Chaque année, cette dernière demande une enveloppe de secours à Québec qui répond invariablement qu'elle est prête à faire un pas à condition que le milieu se montre plus enthousiaste et fasse sa part.
La nouvelle directrice, Mme Sylvie Dufresne, dépense une énergie folle à frapper à la porte des entreprises et organismes pour alimenter la caisse du musée. Elle réussit à amasser quelques dizaines de milliers de dollars auprès des entreprises et de la population. Malheureusement, une bonne partie de cet argent passe dans le budget de fonctionnement et ne peut donc servir à améliorer la présentation des collections.
Fin novembre 1997, un rapport d'experts en redressement d'entreprises conclut que la relance du musée doit passer par une approche plus dynamique. Le musée manque de vie. Dans le langage imagé qui lui est propre, le directeur de la Cité de l'Énergie, M. Robert Trudel, décrit le problème: "Il est beau le vieux rabot, mais faites-le bouger!"
Le rapport écorche en même temps les administrateurs à qui l'on reproche le manque de planification à long terme. Dans les milieux artistiques, l'indignation gronde: "Qu'on remplace les administrateurs de la première heure puisqu'ils n'ont pas livré la marchandise", clame M. Gaston Bellemare, président du Festival de la poésie.
La nouvelle directrice a d'excellentes références puisqu'elle a contribué à faire du Musée de la Pointe-à-Callière une attraction courue à Montréal. Elle pourrait sans doute afficher un optimisme contagieux si une épée de Damoclès n'étit suspendue au-dessus du musée.
L'entrepreneur Cogerex réclame 1,7 million pour des sommes impayées lors de la construction, ainsi que pour des dommages. Un jugement récent donne raison à cette compagnie qui demande justice, sans quoi elle mettra l'édifice en vente. Le musée qui n'a pas le moindre rond se tourne, bien entendu, encore une fois vers Québec. Un comité est formé pour trouver une solution, mais le ministère de la Culture reste muet sur ses intentions.
La menace de faillite vient accroître le poids déjà lourd qui pèse sur le Musée des arts et traditions populaires du Québec. La survie du dernier-né des musées québécois est loin d'être assurée. En regardant les chiffres de fréquentation, il est difficile de croire que le peu d'intérêt démontré par la population pour ce musée soit le seul résultat d'un marketing déficient. Dès lors, la question fondamentale que devra se poser le nouveau comité est de savoir s'il y a encore de la place pour ce type de musée traditionnel à notre époque. Et, au cas où la réponse serait affirmative, la question corollaire est de se demander si c'est bien en région que ce genre de collection ethnologique gagne à être exposée.