La Presse
Économie, samedi 6 janvier 1996, p. F1
Dossiers
Tripap de Trois-Rivières
Les succès d'une usine condamnée
Verbeeck, Eddy
D'ici l'an 2000, tous les employés de l'usine Tripap de Trois-Rivières auront atteint le niveau salarial du secteur des pâtes et papiers.
De plus, leur nouvelle convention, signée le mois dernier, prévoit une participation des employés de 10 % dans l'entreprise et donc une place pour les employés au sein du conseil d'administration dirigé désormais par Uniforêt.
Ce nouveau propriétaire a pris la relève du Fonds de Solidarité qui s'est chargé de la relance, il y a deux ans. On s'est passé le témoin en novembre dernier, avec discrétion. Et pourtant, c'était bien là un événement dans la courte histoire du Fonds de Solidarité, pour les travailleurs de l'usine mais, aussi, pour la ville de Trois-Rivières.
Il sanctionnait une réussite, celle d'une communauté qui a refusé la résignation.
La fermeture de PFCP
La nouvelle a fait fracas, ce 9 janvier 1992. Plusieurs ont appris par la radio ce jour-là qu'ils n'auraient plus de travail, ceux qui n'étaient pas du bon quart au moment de l'annonce.
Produits Forestiers Canadien Pacifique ne s'est pas embarrassé trop de précautions pour éviter les commotions, même si des rumeurs circulaient déjà : "On espérait qu'ils laissent deux ou trois machines ouvertes, mais pas qu'ils ferment la shop, se rappele Jean-Noël Thiffault, employé de l'usine. Quand j'ai vu arriver les boss de Montréal avec leurs caisses, j'ai compris qu'il y avait des bleus pour tout le monde". Quelques jours plus tard, la direction de PFCP confirmait par communiqué que son usine cesserait de produire du papier au mois de juin, après 74 ans d'existence.
Dans la mémoire de bien des Trifluviens, on ne trouvait pas de moment aussi grave que cette fermeture. Une saignée si abondante dans une ville déjà fragile économiquement ne pouvait qu'avoir des conséquences désastreuses.
La morosité s'est installée, d'autres entreprises plus petites ont fermé, des magasins aussi. Fin 92, le taux de chômage est grimpé à 17 %, le plus haut au Canada. Pendant ce temps, d'ex-travailleurs de PFCP scrutaient l'horizon, cherchant des raisons d'être optimistes dans cette crise. La première est venue de Cascades en 1993.
L'épisode de la liste des élus
Le Groupe Cascades s'est manifesté rapidement. Dès le mois de février 1992, Bernard Lemaire était en pourparlers avec PFCP pour discuter d'un possible rachat de l'usine. Il s'agissait pour eux de relancer trois machines et de rappeler 250 travailleurs après entente avec le syndicat FTQ.
Pierre Bellerive du Syndicat Canadien des Communications, de l'Énergie et du Papier se rappelle sa rencontre avec Alain Lemaire : "Il y avait une douzaine de points qui l'irritaient dans la convention. Je lui ai dit, respecte seulement l'ancienneté et tu n'auras pas de problèmes". Cascades a dit non, l'entreprise voulait avoir toute prérogative en matière d'embauche.
Dès ce moment, un mouvement favorable à Cascades s'est dessiné au sein du groupe d'employés, parmi les plus jeunes, il s'entend. La scission était consommée et l'intransigeance syndicale décriée par la fronde.
Le syndicat a accepté de rencontrer à nouveau les frères Lemaire : "Ils nous ont dit qu'ils nous remettraient une liste de noms de 250 personnes, en espérant que cela nous convienne. Jamais nous n'avons vu cette liste d'élus mais j'ai entendu dire qu'une soixantaine parmi les plus anciens n'étaient pas là..." explique M. Bellerive.
Dès mai 93, Cascades s'est retiré du dossier. Pour bien des travailleurs, surtout les sympathisants au plan Cascades, c'est un échec et une chance qui ne repasserait pas. D'autres refusent de baisser les bras et suivent l'itinéraire de la sensibilisation sociale à leur cause.
C'est le temps des manifs à travers les rues de Trois-Rivières, des pétitions remises aux députés, de la roulotte en face de l'usine. Un deuxième printemps semblait se présenter sans qu'aucune nouvelle proposition de rachat ne parvienne à PFCP. Pourtant, un espoir naît du côté du Fonds de Solidarité, des rumeurs seulement mais elles se font persistantes.
Le Fonds court le risque
En mai, le premier vice-président du Fonds de Solidarité, Jean Martin, participe à une assemblée à la salle J. Antonio Thompson de Trois-Rivières. Originaire de cette région, il retrouve une communauté en profond désarroi : "le maire de Trois-Rivières avait convoqué une réunion avec les travailleurs pour tenter de trouver une solution. J'ai revu plusieurs personnes que je connaissais parmi les travailleurs. L'un d'eux m'a pris par le bras pour me demander de faire tout ce qui était possible pour les aider. Il était en faillite, sa femme l'avait quitté, il songeait au suicide. Là, j'ai vu l'ampleur du drame."
À partir de ce moment tout est allé très vite. L'été 93 s'est passé à négocier les modalités de reprise. Cette fois, la clause de l'ancienneté ne pose pas de problème, le Fonds s'engage à respecter la convention intégralement. Les salaires, par contre, seront nettement moins généreux qu'avec PFCP, 20 % en moins, mais, pour nombre de travailleurs qui vivent déjà du chômage ou de l'aide sociale, c'est un recul heureux. On procède également à un décloisonnement plus prononcé des tâches, il en va de la relance.
"Je me souviens en juillet quand je suis monté sur la couverture de l'usine avec un collègue pour installer le drapeau du Fonds de Solidarité. Ça a été un moment unique pour nous tous", dit Pierre Bellerive.
Restait à trouver du bois et un bon capitaine pour conduire un navire en cale sèche depuis près de deux ans. Les deux proviendront de l'ancien propriétaire. PFCP a vendu ses réserves, quelque 115 mille mètres cubes de bois qui flottaient encore en Haute-Mauricie.
Le reste est venu d'un CAAF de 90 mille mètres cubes et des producteurs privés. Pour la direction de l'usine, le Fonds est allé chercher Lambert Bédard, ex-cadre supérieur de PFCP qui, avant de joindre le siège social de Montréal, avait occupé le poste de directeur de l'usine trifluvienne. Sa contribution au registre des ventes a été capitale : "À l'époque, j'avais établi de nombreux contacts avec de bons clients comme Sears et National Enquire. Lorsque le temps est venu de relancer l'usine, je les ai recontactés ; le climat de confiance était déjê établi...".
En novembre, le Fonds de Solidarité prend officiellement possession de l'usine. Deux machines sont remises en marche, 300 employés sont de retour au travail avec l'enthousiasme qu'on devine. Un mois plus tard, une autre machine est mise en route. Cette fois, les moues dubitatives qu'on percevait dans certains milieux se sont effacées, tout le monde se rallie à la grande fête de la réussite qui connaîtra son apogée avec l'inauguration de Tripap le 23 février 1994.
Uniforêt achète une usine rentable
Cet automne, alors que Tripap génère des profits depuis trois trimestres et qu'elle remet en route une cinquième machine, Uniforêt annonce qu'elle devient actionnaire majoritaire de l'entreprise : "L'intérêt de cette transaction c'est qu'Uniforêt nous apporte deux choses ; des approvisionnements en matières premières puisqu'elle a accès à beaucoup de bois et l'approvisionnement en pâte chimico-thermo-mécanique de leur usine de Port Cartier", précise le directeur de l'usine. Uniforêt était déjà fournisseur de Tripap.
Désormais, l'intégration favorisera une meilleure position de l'entreprise sur le marché et l'aidera dans les périodes difficiles. Uniforêt détient désormais 65 % des actions, le Fonds de Solidarité 25 % et les travailleurs 10 %. L'usine emploie aujourd'hui 435 travailleurs. Une convention valable pour cinq ans vient d'être signée, assurant la paix industrielle jusqu'au prochain millénaire. "Uniforêt, s'est aussi engagée à réinvestir les profits de Tripap dans l'usine, ce qui pour nous est une assurance supplémentaire sur le sérieux de leur démarche", indique le conseiller syndical. Pour Jean Martin, ex-président du Conseil d'administration de Tripap, c'est la fin d'une aventure en solo qui ne fût pas sans risque. "En 1993, injecter 46 millions alors que notre actif de fond était d'un milliard était à la limite de nos règlements, puisqu'on ne pouvait engager plus de 5 % de l'enveloppe dans un projet. Et puis, on s'est lancé sans partenaire dans un domaine que nous ne connaissions pas."
Tripap figure comme l'un des projets les plus audacieux de l'histoire du Fonds de Solidarité mais elle incarne également, plus que tout autre, la raison même de l'existence de cette cassette de secours ; sauver des emplois. Surtout quand plus personne n'y croit...